Publicité

On part ici d’une observation: il arrive que des grandes équipes, composées de grands joueurs, voient, durant un ou plusieurs matches, ou même durant une longue période de temps, leur tir émoussé. A courte distance, et à plus forte raison à moyenne et longue distance, la frappe décisive semble saisie d’impuissance. Il ne s’agit pas d’établir un diagnostic exact, mais d’engager une réflexion sur les conditions favorables ou défavorables au tir. Et, par ce biais, mieux comprendre la mécanique fragile du mouvement tactique du football, qui dépasse la rigidité des systèmes.

Uruguay-Mexique, jeu court-jeu long

J’ai en tête ce Mexique-Uruguay du 13 juillet dernier pour la troisième place de la Copa América. Le Celeste déployait en première mi-temps un jeu de passes courtes, rapides, croisées et précises. Et, même sans compter ce jour-là sur l’élargissement dans le géométrie du jeu qu’avait apporté Recoba lors du match contre le Brésil, elle menait 1 à 0. Mais progressivement, le jeu plus simple, plus vaste et plus "moderne" des Mexicains, rééquilibre la partie et amène le coup-franc qui va tout chambouler.

On ne reviendra pas sur les circonstances de l’expulsion du capitaine Diego Lugano sévèrement bousculé par deux joueurs adverses dans son mur défensif, sous l’oeil complaisant de l’arbitre, et qui réagit bêtement à la provocation (il faudra tout de même bien, qu’un jour, ces fautes caractérisées des attaquants sur le droit à se défendre, soient sanctionnées et cessent de servir à instrumenter des résultats). Ce qui intéresse ici, c’est qu’à 10 contre 11, le match bascule complètement. Et que le renversement du rapport de forces, avec dorénavant une domination accablante du Mexique, ne peut pas s’expliquer par le seul avantage en hommes. De fait, cet avantage se met à peser de manière anormalement lourde et fait que la différence dans le style de jeu des deux équipes devient maintenant une différence structurelle, avec un dominateur et un dominé.

Oscar Tabarez s’entête à ne rien changer et refuse le repli. Et rapidement, le jeu uruguayen se rétracte, se réduit. Il lui alors faut une broderie titanesque de passes courtes pour atteindre la ligne centrale. A la fatigue, s’ajoute le jeu tête baissée, la perte de vision de son propre travail, puis celle du jeu adverse. Profitant ainsi de l’inertie tactique des Celestes, les Verts voient tout naturellement leur jeu s’élargir et leurs vastes passes envelopper, tenailler puis vider le mouvement combatif mais petit de la défense orientale.

Situation de tir

Chaque joueur mexicain dispose alors d’une large vision du jeu. Le Mexique s’installe dans une avance qui est à la fois spatiale et temporelle. Avec du temps et avec de l’espace, les longues combinaisons ternes, typiques du jeu mexicain, approchent la surface dans les meilleures conditions. Bravo et Guardado marquent alors deux fois sur des tirs de 25 mètres. L’attaque mexicaine ne semble pas du tout rechercher l’action en profondeur. Et ça paie. C’est par l’étirement du jeu, l’allongement des passes, et l’étirement aussi de la frappe finale (le tir) que les Mexicains s’imposent d’une manière qui semble techniquement toute naturelle. Le tir distant est la proposition logique et directe dans la nature même du jeu long, ouvert techniquement et intellectuellement. Il est à l’image de la domination sur un jeu court soumis à mille embûches. Il est l’expression et la résultante de la puissance.

Dans les deux buts, Carini est avancé. Mais peut-on le lui reprocher? Alors que toute l’équipe uruguayenne s’affaire à suivre en vain le mouvement du ballon, c’est un réflexe défensif et solidaire normal du gardien que de s’avancer un peu pour contribuer à l’effort en décourageant les passes en profondeur de l’adversaire, en créant l’illusion d’un dédoublement du gardien en défenseur. C’est une fragilité inéluctable de plus quand on subit. Un pari, dans ce cas précis, raté.

L’idée qui trottait donc dans mon esprit était que le jeu large et spacieux du Mexique prédisposait au tir. tandis que le jeu court, serré et scabreux de la Celeste rétractait la vision de jeu, handicapait l’hypothèse du tir et entraînait l’équipe vers une stratégie de porter de ballon en profondeur, jusqu’à la dernière ligne, autant dire vers un périple insurmontable.

Pensée "passe" et pensée "tir"

Dans un sens, cela semble mécaniquement aller de soi. Le maillage de jeu ouvert, fait de longues passes, contient déjà "l’âme du tir", c’est-à-dire, l’exercice du geste et de la puissance nécessaires, des distances à traverser par la balle, l’entraînement à la précision lointaine, l’ouverture du champ visuel qui prédispose au calcul et au choix des frappes.

En revanche, le jeu de petites passes, tricoté, point par point, se prive de la puissance et de la distance, s’applique à l’exercice d’une rapidité contrôlée, dans un champ visuel serré, et tend à sacrifier ainsi la perspective psychologique du tir. Car, au mieux, à quel genre d’offensive pouvaient aspirer les Celestes? A une incursion maline, à une succession interminablement endiablée de manèges enivrants qui conduirait le ballon si près du but que la dernière frappe, la frappe décisive, ne serait de fait, du point de vue du geste technique, qu’une sorte de dernière passe faite au fond des filets?

Le petit jeu mène le joueur à penser "passe" et, s’installant dans sa routine, il conduit à concevoir le geste final et personnel du but aussi dans la logique de la passe, comme une dernière touche. A l’inverse, la jeu vaste mène le joueur à penser "tir" et semble entraîner les participants, si l’occasion est là, à la voir, et à concevoir par conséquent le geste final et personnel dans la logique d’une frappe plus appuyée, plus investie, dans la logique du tir.

Hypothèses insuffisantes

Il faut écarter, lorsqu’on parle du "tir malade", certaines hypothèses insuffisantes ou seulement valables dans des cas concrets. Il ne s’agit pas ici d’analyser un cas, ou quelques cas isolés. Mais de comprendre dans un match ou dans un système tactique imposé à une équipe, pourquoi un état d’impuissance de tir s’installe durablement contredisant les qualités réelles et le potentiel indiscutable des joueurs et des individualités, contre toute attente.

Il faut récuser l’hypothèse d’un "manque de tireurs". A un certain niveau, les joueurs capables de tirer sont nombreux. Et une bonne équipe, déployant une maîtrise tactique et une intelligence de jeu collective, sait qu’il ne faut pas chercher à faire coïncider l’occasion avec le meilleur buteur, mais pousser chaque joueur -buteur ou pas- en situation de tir, à tirer. Une équipe est forte lorsque l’occasion peut être saisie par n’importe quel joueur. Une équipe est forte lorsque tous les joueurs sont prêts à marquer. La diversité des buteurs est un signe de richesse.

Si à l’entraînement, chaque joueur est capable d’effectuer des tirs puissants à mi-distance, c’est que la cause du ml n’est pas le joueur. On constate souvent, par ailleurs, que le joueur atteint de faiblesse de frappe dans une équipe, retrouve son véritable potentiel dès qu’il est mis dans un autre contexte, dans une autre équipe, dans un tout autre mouvement tactique.

La confiance, c’est quoi?

Une autre hypothèse à écarter est celle du manque de confiance. On dit que le joueur frappe mal ou tire mal parce qu’il n’est pas encore prêt. Il est vrai qu’une frappe pure ou une belle reprise de volée demandent de la confiance. Mais qu’est-ce que "la confiance"? Le terme est bien trop vague pour servir d’explication. Car l’exercice de toute activité humaine (monter un meuble, faire une sauce ou conduire une voiture) nécessite de la "confiance".

Il est vrai qu’un tir exige plus de "confiance" qu’une passe. Dans la passe, la séparation dans le temps et dans le corps du joueur, entre l’activité intellectuelle et l’activité physique reste palpable. Le passeur conçoit la passe avec le haut de son être et la réalise avec le bas.

L’exhibition de cette séparation articulée est typique du jeu rioplatense (torse droit, tête haute pour voir et penser, d’une part, et mouvement tâtonnant et saccadé des jambes, exprimant et traduisant les décisions de la pensée, de l’autre). Le joueur argentin est comme un centaure, comme le gaucho sur son cheval ou le danseur de tango face à la belle: froide tour d’observation en haut, pulsion frénétique en bas. A lui seul, ce style est la réponse du meneur de jeu à Gérard Houiller, pour qui l’entraîneur est le jockey, et le joueur un cheval exécutant.

Le tir exige de dépasser la séparation entre la pensée et le geste. Dans le tir, l’être qui pense et l’être qui fait, sont totalement réunis. La pensée imprègne le corps tout entier et le corps tout entier épouse cette pensée. Les plus beaux tirs, les plus belles volées témoignent de cette unité, de cette énergie unifiée du joueur. Cette unité est ce que l’on appelle couramment la confiance. Mais en la décryptant ainsi, il devient possible de mieux la comprendre et donc de prétendre à la favoriser autrement que par les paroles amicales. Par la réflexion sur le mouvement du jeu.

Publicité
Tag(s) : #blabla sur foot
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :