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Au bout d’un raid supersonique, l’avion orange frappé du numéro 14 se crashe dans l’aire de réparation où patrouille Sepp Maier, les ailes coupées par une défense allemande déboussolée. La finale de la Coupe du monde vient à peine de commencer, ce 7 juillet 1974 au Stade Olympique de Munich, et l’équipe des Pays-Bas obtient un penalty que transforme en force Johan Neeskens. Elle s’envole vers l’inéluctable triomphe que méritent, depuis le début de ce Mondial 74, son jeu flamboyant et ses victoires éclatantes contre l’Uruguay (2-0), la Bulgarie (4-1), l’Argentine (4-0), la RDA (2-0), le Brésil (2-0).

Il reste quatre-vingt-neuf minutes de combat mais les prostituées d’Amsterdam peaufinent déjà leur maquillage en vue de la nuit gratuite promise au peuple batave pour fêter l’apothéose de ses futurs champions du monde. Le football s’apprête lui aussi, mais à couronner son nouveau " roi ", un soliste incomparable de 27 ans dont le numéro 14 fait désormais davantage rêver les enfants de la planète ronde que le 10 de l’immense Pelé. Il s’appelle Johan Cruyff, ne s’envisage qu’en mouvement et a tout gagné: le championnat d’Espagne quelques semaines plus tôt, avec le FC Barcelone qui courait après depuis quatorze ans; le championnat des Pays-Bas, six fois, et la Coupe des champions, trois années de rang, avec cette inoubliable horde sauvage de l’Ajax entraînée par Rinus Michels puis Stefan Kovacs et composée de quelques " monstres " aux cheveux longs nommés Krol, Neeskens, Keizer, Haan, Rep ou Suurbier. Ils ont inventé le " football total ", ignorent s’ils attaquent ou s’ils défendent puisqu’ils font les deux en même temps, savent en revanche qu’ils appartiennent déjà à l’histoire du jeu, en attendant de devenir l’équipe du siècle, avec le joueur du siècle. Ce sera chose faite dans quatre-vingt-neuf minutes...

Mais que se passe-t-il? Pourquoi Cruyff abandonne-t-il les avant-postes? Pourquoi le créateur irrésistible reculte-t-il au point de priver la tornade orange d’une grande partie de son pouvoir dévastateur? Sa faillite inexplicable entraîne la fébrilité des siens et la mise en route du rouleau compresseur allemand, qui marque deux fois par Breitner et Müller. Le destin bascule, Beckenbauer exulte et le beau Johan baisse la tête. Il ne s’en remettra jamais.

Quatre ans plus tard, la plaie n’est toujours pas refermée. Il refuse de se rendre en Argentine pour d’obscures raisons d’insécurité et de pressions familiales. Ni les pétitions de ses supporters ni même l’intervention de la reine Juliana ne parviennent à l’infléchir. Avec lui, la Hollande n’aurait probablement pas gâché sa seconde finale consécutive...

Cruyff ne reparaîtra plus en équipe nationale. Il ne sera jamais champion du monde, jamais joueur du siècle. A cause de sa propre défaillance. Ce footballeur d’exception est aussi un caractère. Un caractériel.

En cette année 1978, il ensorcelle toujours le Nou Camp par ses démarrages fulgurants et ses buts venus d’ailleurs, mais il décide de tout arrêter, à 31 ans. Une saison blanche plus tard, rattrapé par le fisc espagnol à qui il doit 6.5 millions de francs, il entame une deuxième carrière aux Etats-Unis, alimentaire, estampillée has been. On le croit fini, il surprend encore. Avide de revanche, soucieux de prouver que le "Hollandais volant" n’est pas devenu une simple tondeuse à gazon, il se lance dans le troisième volet de son parcours, qui sera magnifique. A 34 ans, il revient à l’Ajax, puis à Feyenoord, pour une boulimique moisson de trois championnats et deux Coupes des Pays-Bas. On retrouve le pur-sang, on s’extasie devant la longévité de sa "perception électronique du jeu", comme disait Krol. Il avait marqué lors de son premier match chez les pros, à 17 ans, il marque encore pour son dernier rendez-vous, à 37. Cruyff a toujours 20 ans.

Le souvenir que laisse Johan Ier, avant-centre déroutant puis meneur de jeu affolant, est gigantesque. Tout comme celui de Johan II, entraîneur visionnaire du Barça, amoureux du beau jeu et inventeur du système le plus offensif du monde, à trois défenseurs. Mais sa trajectoire de joueur céleste ne peut se décliner sans les nombreux coups de gueule autoritaires qui font partie intégrante de sa légende. Ainsi, lors de sa deuxième sélection contre la Tchécoslovaquie, à 19 ans, il ne supporte pas les tacles incessants de son défenseur, réagit vivement et prend un carton rouge. L’arbitre affirmera que Cruyff l’a frappé, lui qui n’a fait que le geste. Premier joueur néerlandais expulsé en équipe nationale, il est suspendu par sa Fédération pour un an, puis pour quatre matchs, mais il boudera longtemps le maillot orange et n’en fera vraiment son affaire que pour la campagne du Mondial 74.

Son transfert d’Amsterdam à Barcelone, pour la somme record de 10 millions de francs, fait également couler beaucoup d’encre. Cruyff mène une terrible croisade contre le " contrat à vie ", menace de plaider devant la Cour de La Haye et refuse d’entamer la saison 1973-1974 avec l’Ajax. L’enfant chéri du stade de Meer est également accusé par ses dirigeants de ne plus se donner à fond et par ses supporters de n’être intéressé que par l’argent. Une critique justifiée. Issu d’un milieu très modeste et orphelin à 12 ans d’un père maraîcher, le petit Johan a été élevé par sa mère, qui faisait des ménages pour vivre et nettoyait notamment les vestiaires de l’Ajax pendant qu’il s’entraînait. Son premier contrat, à 16 ans, sert à nourrir sa famille et ce souvenir des années maigre - ce qu’il était lui-même - développe son sens de l’appât du gain. Cette amorce de divorce, Cruyff va l’enrayer à sa manière. Balle au pied. Il tire un dernier feu d’artifice et marque deux buts contre le SC Amsterdam...avant d’en inscrire deux autres dès son premier match avec le Barça, pour séduire ses nouveaux sujets.

Début 1976, un grave différend l’oppose à son entraîneur Roland Weisweiler, qui le sort en plein match à Séville. "Ras le bol de Cruyff, marre de ses tricheries!", lance-t-il. Réplique de la diva: " Jamais personne ne m’avait fait un tel affront. Weisweiler croit peut-être qu’il est une vedette mais, la star, c’est moi! Je quitte Barcelone en fin de saison... " Soixante mille socios descendent dans la rue. Les dirigeants limogent l’entraîneur et offrent une prolongation de contrat au joueur.

En 1983, alors qu’il règne à nouveau en maître absolu sur le jeu de l’Ajax et vient de remporter les deux derniers championnats, son président n’accepte pas de créer le poste de cadre technique qu’il réclame pour recruter des jeunes. Furieux, il signe alors à Feyenoord, l’ennemi juré...et rafle de nouveau le titre.

Rebelle, têtu et sûr de lui, riche de vingt-huit titres majeurs, collectifs ou individuels, sera un entraîneur plus indomptable encore. Grand collectionneur de conflits et de trophées, il a simplement oublié de se fâcher pendant les quatre-vingt-neuf minutes qui auraient pu en faire le plus grand.

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Tag(s) : #blabla sur foot
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