Cet article comporte deux parties. La première décrit le but argentin de Cambiasso contre la Serbie. La deuxième analyse les différents types de passes, leur sens et la nature exacte du jeu collectif. Car il y a des mystères dans l’action collective. Comment la pensée d’un joueur est transmise et reprise par les autres dans le jeu de passes? Comment une action devient-elle cohérente et collective alors que personne individuellement ne l’a complètement pensée? Autrement dit: le jeu collectif, comment ça marche?

Insuffisance du principe de la passe
Les passes diffèrent fondamentalement entre elles par la charge intentionnelle de jeu qu’elles transmettent.
Vues de l’extérieur, considérées comme le simple mouvement physique du ballon, observées en tant que manifestations purement sportives, les passes semblent toutes pareilles. A frappe le ballon en direction de B. B s’en rend compte, se prépare, reçoit le ballon, il s’en empare. L’intention de A était de donner le ballon à B. La passe est donc, physiquement, réussie.
Mais autant le dire tout de suite: regarder un match de football, en se contentant d’un niveau de lecture aussi limité, relève de la torture par l’ennui. Autant regarder du flipper ou du baby-foot. Allons donc plus loin.
Trois cas de passes
Supposons trois cas de passes.
Cas 1) A dispose du ballon. Il avance, il regarde autour, et comme il ne souhaite pas monopoliser bêtement le jeu pendant trop longtemps et générer inutilement l’attente grandissante des autres, il libère la sphère en lui imprimant, tout de même, de la puissance, et une certaine précision, de sorte que son coéquipier B, situé à une vingtaine de mètres sur sa gauche, la récupère.
Cas 2) A avance. Il entrevoit un passage entre trois défenseurs avec la possibilité d’une incursion en profondeur de son ailier gauche B qui se tient discrètement, libre de marquage, et attentif aux possibilités de jeu. A exécute alors une passe lobbée dans le vide qui ouvre la voie d’une course de B vers le but.
Cas 3) A vient de reprendre le ballon à l’adversaire. Il est dans sa zone défensive harcelé par deux attaquants. En difficulté, il libère la balle vers l’arrière en direction d’un coéquipier démarqué B, capable d’éloigner le danger et de relancer son équipe dans le sens offensif.
Dans le cas 1), la passe est vide d’intention et de sens. La mécanique est réussie mais elle ne fonctionne que sur un plan physique. Le passeur transmet le ballon mais cette transmission ne s’accompagne d’aucun discernement intellectuel particulier. C’est une passe qui ne crée pas de jeu.
Dans le cas 2), la passe est chargée d’intentions et elle est la traduction jouée de ces intentions. Elle ne se limite pas à produire une transmission du ballon: elle porte aussi et essentiellement, la traduction du projet pensé par le passeur dans l’espoir d’un relais. Ce n’est plus le ballon qui est passé, mais une option intellectuelle, une option tactique, une perspective.
Dans le cas 3), la passe est défensive. Elle se fait sous la pression. Elle traduit le rapport de forces résiduel favorable aux attaquants. La passe permet de s’en débarrasser. Dans un sens, cette passe sans intention créative claire, est une transition nécessaire entre la posture défensive (sans ballon) et la posture offensive (avec maîtrise créative du ballon).
"Passe physique" et "passe à valeur ajoutée"
On s’intéressera ici aux cas 1) et 2) qui sont des cas de passes en pleine possession du jeu. Nous appellons le cas 1) "passe physique" et le cas 2) "passe à valeur ajoutée".
La "passe physique" est une passe "sportive". Elle se limite à accomplir un geste corporel. Le joueur obéit à son habitude et met en œuvre des solutions mécaniquement et dynamiquement valides. La "passe à valeur ajoutée" est une passe footballistique. C’est une action de jeu, qui se pose un problème de jeu, qui se voit et se pense comme une phase de jeu en quête de décisions pertinentes, de solutions, de créations.
Une première observation s’impose: on ne peut pas toujours faire des "passes à valeur ajoutée". Une deuxième observation en découle: dans un match de football, il y a plus ou moins de jeu, plus ou moins de football, et à la limite, tout n’est pas réellement jeu et football. Du football, il y en a plus ou moins, parfois pas du tout. Un bon match est un match où il y a un taux de jeu élevé, c’est-à-dire, une valeur intellectuelle importante ajoutée à la mécanique des corps.
A priori, on pourrait supposer que la "passe physique", dans son mouvement mécanique objectif, aboutit au même résultat que la "passe à valeur ajoutée", puisqu’on ne transmet "que le ballon" et que les deux types de passes le font de manière apparemment identique. Mais c’est, à mon sens, du même ordre que supposer que le mouvement hasardeux d’un crayon sur une feuille de papier aboutit à un bon dessin. Mais pour bien le comprendre, il faut aller encore plus loin.
Pensée collective dans le jeu
La passe en profondeur qui met l’attaquant en position de but est une "passe à valeur ajoutée" d’une teneur particulière: c’est une "passe décisive". Une "passe décisive" est une passe qui résout l’essentiel du problème du jeu en une seule unité: elle crée du jeu sous forme d’occasion de but.
La "passe décisive" est un cas de passe rare et particulier. La plupart des passes ne sont pas décisives et ne peuvent prétendre monopoliser toutes les clés de l’action. La plupart des passes sont, en réalité, des composantes parcellaires d’un jeu collectif, les pièces successives dont l’enchaînement peut être et paraître tantôt dénué de continuité intellectuelle tantôt porteur d’une continuité intellectuelle stupéfiante.
Lorsque la succession des passes donne lieu à une construction de jeu (donc, à une continuité intellectuelle), celle-ci peut être comprise comme la résultante cumulée des valeurs ajoutées les unes après les autres à travers les passes. Les intentions successives relayées et reformulées finissent par constituer une création de groupe avec une intention réelle résultante. Le football atteint alors un sommet: ce n’est pas uniquement l’action qui est collective mais aussi sa pensée.
Pourtant cette pensée n’a été émise par personne. Aucun individu ne la possède. Elle n’est lisible qu’à partir de l’action mais elle n’a pas été transmise comme on transmet un télégramme ou comme on communique un message parlé ou gestuel. Cette pensée se construit au fur et à mesure dans le jeu, comme un agencement qui marche parmi les ramifications infinies du possible. Dans ce sens, le beau jeu est cette pensée construite, invisible, qui n’appartient à personne, qui émane du jeu, qui résulte du jeu, qui est tenue par le jeu de tous.
Transmission de pensée dans le jeu
Comment cela est possible? Comment, par un simple jeu de passes d’un ballon, une pensée collective peut prendre forme, exister, à tel point qu’on la sent, qu’on la devine, qu’on la reçoit?
Pour l’intellectuel, mais aussi pour le pur praticien, ces questions restent incompréhensibles.
L’intellectuel aime la musique parce qu’elle lui entre par les oreilles et la littérature parce qu’elle suit le chemin des yeux. Il est, dans le fond, dépendant de sa conception purement matérielle de la transmission. Le spirituel, il ne le conçoit qu’à l’intérieur de sa propre enveloppe corporelle, sous la forme de pensée individuelle. Le praticien, lui, a une autre limitation. Il n’est capable de comprendre les actes extérieurs que dans la mesure où il est capable de les reproduire à son niveau. Il ne cherche pas à penser comme les autres mais à faire, en considérant, assez justement d’ailleurs, que celui qui parvient à refaire, a dû bien saisir.
Mais la grandeur du football est d’être une activité pleine, à la fois pratique et intellectuelle, physique et pensée, corporelle et mentale. Et ces deux aspects sont imbriqués et inséparables, comme les mains du peintre sont inséparables de son esprit créatif. De ce fait, l’interprétation du mouvement physique et intellectuel du football ne peut s’effectuer qu’en combinant la pensée pratique et la pensée intellectuelle.
Cumul de valeurs ajoutées
Une "passe à valeur ajoutée" va au-delà d’elle-même, au-delà du mouvement d’envoi et de réception d’un ballon. Le joueur qui passe la balle "voit" une suite, "voit" du jeu en perspective. Il ne "voit" pas l’action complète jusqu’au but mais une action favorable, qui offre consciemment plus de jeu au récepteur qu’il n’y en avait dans les pieds du passeur.
Il serait absurde de supposer qu’une action collective réussie est la réalisation linéaire d’une même intention, pressentie déjà par le premier joueur, et qui se concrétise peu à peu dans les passes exécutées par les autres. Si tel était le cas, il y aurait un concepteur (le premier passeur) suivi d’une chaîne de footballeurs exécutants. Il serait tout aussi absurde de supposer - comme cela se produit lorsque des "passes physiques", dépourvues de sens, se succèdent - que, dans une belle action collective, chaque joueur en possession du ballon doit reprendre tout à zéro, qu’il n’y a aucune progression de pensée et que seule compte vraiment la dernière passe, la passe décisive.
Le grand jeu collectif répartit la décision sur un nombre important de passes. Chaque joueur est responsable de sa part de décision ainsi que de la capitalisation de l’intention précédante et de la génèse de l’intention suivante. La décision complète (la résultante du début à la fin) est du ressort de toute l’équipe. L’équipe crée et pense autrement que ne peuvent le faire les joueurs individuellement. La pensée de l’équipe n’existe dans la tête d’aucun des joueurs individuels. C’est, paradoxalement, une pensée sans corps, autrement dit, une pensée avec un corps collectif. Mais qui existe, bel et bien.
Jeu collectif et pensée collective
Une "passe à valeur ajoutée" apporte au joueur suivant qui la reçoit, en plus du ballon, non un ordre à exécuter, non un message à suivre, non une partition à jouer, mais une ouverture plus grande, des possibilités plus grandes, une vision plus globale, un maillage plus clair, un mouvement de jeu plus palpable, plus libre et plus créatif, favorable à une amplification des options qui mènent à la maîtrise puis au but. Ce processus est désigné sous le terme de "création de jeu".
Dans le but argentin face à la Serbie, on assiste à la confection d’une action collective mais aussi à l’évidence d’une pensée collective. Cette pensée collective, comme on l’a dit plus haut, n’appartient réellement à aucun individu, aucun individu n’est en mesure de la développer à titre personnel. Cette pensée collective n’existe pas "comme dans un livre". Elle existe seulement en tant que processus vivant, dans le "faire ensemble".
Le but de Cambiasso montre le cheminement lent et tenace de construction d’une pensée collective au-dessus l’action, de la passe et de l’individu. Mais ce qui est remarquable dans ce but longuement élaboré, ce qui le différencie profondément du but suédois contre le Brésil en 58, c’est qu’il se regarde lui-même se faire. Plusieurs joueurs participent plusieurs fois à l’action. Des tentatives se succèdent, des évaluations se succèdent, et tous y prennent une part de manière lucide, de plus en plus lucide. Puis le mouvement est réorienté par tous vers une nouvelle issue possible, d’abord sur la gauche, puis vers le milieu, jusqu’à aborder le but de face.
Au moment où le but va se produire, la pensée collective du groupe n’est pas uniquement une addition hasardeuse et heureuse d’apports individuels enchaînés. Il y a une réelle réorientation commune de la pensée, une portée qui dépasse largement la passe pour s’inscrire dans le mouvement du groupe. Et un travail de réflexion en commun simultané qui se produit en cours de jeu, par petites équipes puis par l’ensemble de l’équipe.
Pour atteindre ce stade rare, il faut, bien évidemment, des circonstances. Il faut aussi un niveau élevé d’expérience commune, un style, une mentalité, des savoirs communs, des phases de jeu mémorisées et soudain illuminées. Mais il faut aussi de la confection sur le vif, de l’esprit de jeu à plein, visible et palpable, de telle sorte que l’idée de l’action semble s’unifier, être consciemment partagée par l’équipe, sous nos yeux.
Cette évidence d’une pensée collective non exprimée et non exprimable constitue un saut qualitatif exceptionnel que je qualifierais, sans hésiter, de spirituel. Les finesses individuelles finales, la talonnade et le une-deux millimétrique, accouchées par cette force de l’esprit, s’imposent alors comme un aboutissement naturel. Comme le détail qui parachève le chef d’œuvre.
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