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C’est un match du dimanche. Même pas un match officiel, juste un vrai 11-11 comptant pour un mini championnat amateurs, rien de plus.

Le problème est que ce 11-11 est en train de se transformer en 9-11.... Ce n’est pas la première fois mais ça ne console pas, au contraire.

Il espère encore la venue de deux gars mais c’est pas sûr du tout qu’ils soient là pour le coup d’envoi, ils risquent plutôt d’arriver en cours de match.

C’est le mois de janvier, il fait froid, pas trop mais juste assez pour ne pas donner envie à certains de se taper les 70 km de déplacement pour aller jouer au foot un dimanche après-midi alors qu’il y a Le Jag à la télé.

Déjà deux ans qu’il a pris en main cette «équipe», parfois il se demande pourquoi. Il a beau se démener, il ne fait qu’essuyer les critiques de ses joueurs (toujours plus facile de critiquer que d’organiser) et des autres équipes qui lui reprochent ses retards, le comportement pas toujours exemplaire de son groupe sur le terrain.

Cette fois encore, son équipe se présente à 9 mais les organisateurs ont revu le règlement depuis quelques temps, il n’y est pas étranger.

Ils n’ont pas oublié qu’à force de lui prêter des joueurs pour faire 11, son équipe est souvent leader du championnat, ils n’oublient pas non plus que la dernière fois, un des joueurs prêtés a marqué pour eux un but contre sa propre équipe.

Alors, désormais, pour ne pas fausser le championnat, l’équipe à qui il manque des joueurs doit assumer jusqu’au bout, même lorsqu’il y aura un blessé en deuxième mi-temps au bout de vingt minutes de jeu puis un deuxième, qui heureusement, reviendra sur le terrain.

En plus de tout ça, il est souvent mauvais. Ce n’est pas une surprise, il n’a jamais vraiment réussi à exploiter ses qualités (pourtant réelles) de footballeur et le contexte de stress qui précède pour lui, en tant qu’organisateur, chaque rencontre, ne l’y aide pas .

Il est inhibé (c’est dans sa nature), bloqué, il ne se livre pas, ni dans l’engagement, ni dans ses dribbles. Ce sont ses coups de tête sur corner, bien caché par la forêt de joueurs, à l’abri, qui le sauvent du ridicule.

Le match prend beaucoup de retard, le coach adverse semble avoir une discussion animée avec l’un de ses joueurs. Ce n’est pas pour lui déplaire, chaque minute qui passe augmente les chances de l’équipe de voir débarquer les deux gus, les deux Godot en réalité car ils ne le savent pas encore (heureusement d’ailleurs car ils ne se seraient sans doute jamais déplacés) mais les deux gars ne viendront jamais.

Ce qu’il ne sait pas non plus, c’est que grâce à eux, il va vivre le match de sa vie (le mot n’est pas trop fort).

Il est quatre heures lorsque le match commence et le coach adverse qui sert d’arbitre pour l’occasion annonce dans un premier temps qu’on se contentera peut-être de 70 minutes de match. Il ajoute qu’il sera obligé en tout cas de mettre un terme à la rencontre lorsqu’il fera nuit.

Comme avant chaque match, il se prend pourtant à rêver d’une possible victoire. On sait ce qu’il faut faire dans ces cas-là: tenir le plus longtemps possible sans encaisser de but et espérer profiter d’une opportunité ou deux en contre (à 9 contre 11?) ou sur un coup de pied arrêté.

Ils encaissent pourtant un but dès les premières minutes et il se dit à ce moment-là que le match va être long. Ils s’encouragent à ne pas lâcher, sans trop y croire, pour la forme. Maintenant qu’ils sont là, il va falloir jouer, de toute façon et essayer de faire bonne figure pour ne pas trop alourdir la journée, déjà fichue, pense-t-il.

Ce jour-là, il est libre, pour la première fois, la dernière aussi, il ne le saura que bien plus tard, Personne ne va lui reprocher de trop garder la balle, seul face à trois joueurs la plupart du temps.

Ce n’est pas vraiment du football mais ça y ressemble et surtout, c’est ce qu’il sait faire. On ne lui prendra pas le ballon cette après-midi, il n’y a plus de retenue dans ses gestes.

Il les oblige à faire faute et permet à son équipe de remonter. Il éprouve un sentiment d’insouciance aussi, surtout.

Le monde s’est arrêté le temps du match, comme il s’arrête chaque fois qu’on joue, enfant. A l’époque, à chaque match, il n’était pas loin de croire que ses frontières se trouvaient rue du débuché, à l’est et rue du lac, à l’ouest.

Mais ce qui est extraordinaire, c’est que tout le monde s’est mis au diapason, le contexte a rendu leur orgueil aux joueurs. Ils atteignent la mi-temps avec ce score de un zéro plutôt honorable.

Il sent qu’il y aurait de la place pour autre chose, l’équipe adverse n’est vraiment pas inspirée, produisant une sorte de non match tactiquement en balançant de longues balles devant au lieu d’essayer de trouver un partenaire démarqué (ce n’est pourtant pas ce qui manque).

C’est ce qu’ils se disent à la mi-temps, mais bon, à 11 contre 9....

Pourtant, le miracle se produit, deux buts pratiquement coup sur coup en début de deuxième période. Un sur coup de pied arrêté, l’autre sur une passe en retrait reprise par un de ses coéquipiers au premier poteau.

Le sentiment d’appartenance à un groupe est maintenant énorme, celui de vivre quelque chose de grand aussi.

Il y a un vent de révolte presque, le plus faible qui refuse le joug du plus fort et qui prend conscience de son existence. Ca fait longtemps qu’ils se connaissent tous, à travers le sport, sans vraiment être amis. Mais là, c’est plus fort que l’amitié, c’est un clan qui se dresse, la volonté de ne pas mourir, ensemble, et les souvenirs d’enfance qui ressurgissent avec les rêves: le Barça contre la Juve et l’occasion de le jouer ce match, enfin.

Ils savent déjà qu’ils ne flancheront pas mentalement, physiquement non plus.

Les autres vont devoir être très bons s’ils veulent revenir et ils ne le sont pas, pas aujourd’hui en tout cas.

Puis viennent les blessures mais l’adversaire ne se crée toujours pas d’occasion. Le temps passe, l’ambiance devient électrique. L’équipe adverse s’impatiente, le coach arbitre hurle ses ordres, ils ont de plus en plus de difficultés à se parler autrement qu’en hurlant. Tout est rassurant.

Le libéro de son équipe met le feu aux poudres en dégageant le six-mètres sur le terrain d’à côté, involontairement, ce que les adversaires ont beaucoup de mal à croire. Vexé, il choisit dès lors de tous les expédier en dehors des limites du terrain, l’antijeu n’est plus très loin et l’adversaire n’apprécie que modérément.

Le chronomètre tourne, il virevolte toujours quand il a le ballon, part sur les côtés, se retourne, attend, accélère de nouveau et provoque une énième faute. Jamais il n’avait éprouvé pareille sensation de griserie.

Vient son moment de gloire: à cinq minutes de la fin, il traverse quasiment tout le terrain, il a l’impression que rien ne pourra l’arrêter, il se demande seulement s’il aura encore la force de tirer au but, il glissera juste avant, le terrain est de plus en plus lourd.

Il aura néanmoins la force de tacler sur l’amorce de la contre-attaque, puis deux minutes plus tard à nouveau en hurlant sa rage à ses coéquipiers, tout cela lui ressemble si peu et tant à la fois. Il se découvre, à lui, aux autres, enfin.

Le coach avait prévenu à la mi-temps qu’on jouerait tout le match, nul doute qu’il ne s’attendait pas à une partie aussi serrée. Il annonce maintenant trois minutes d’arrêts de jeu, personne n’y prête attention, surtout pas lui, le capitaine pourtant. Il est tellement dans son match. Et de toute façon, que peut-il arriver? il se sent invulnérable ou plus exactement, il a la justice pour lui, pour eux, ils ne peuvent plus perdre, la victoire n’est plus un devoir, c’est un droit, au vu de tout ce qu’ils ont démontré.

C’est bientôt la fin et c’est d’un oeil presque détaché qu’il regarde l’avant-centre adverse filer vers le but. Il s’enfonce dans la défense, pourtant, tire même au but, aux abords de la surface de réparation. Mais sur le goal. Seulement voilà: il fait nuit, la frappe est déclenchée presque trop loin pour que le goal puisse voir la balle qui passe entre ses gants.

C’est là qu’il(s) réalise(nt). Trois minutes d’arrêts de jeu à huit contre onze alors qu’il fait nuit depuis une dizaine de minutes déjà? Un sentiment énorme d’injustice l’assaille, les assaille. Une envie irrépressible de crier et de se taire, de rentrer en soi-même.

Le retour aux vestiaires est amer mais jamais les têtes n’ont été aussi hautes. Après quelques échanges avec ses coéquipiers pour s’indigner et se féliciter malgré tout, il fond en larmes.

Les autres le regardent, incrédules, lui-même ne comprend pas: le sentiment d’injustice, la déception d’être passé à côté de quelque chose de grand? Non, rien de tout cela, l’épuisement lui soufflent les autres, il le croit dans un premier temps.

Ce n’est que bien plus tard qu’il comprendra. Un immense sentiment de dignité, de noblesse, l’incroyable loyauté avec laquelle il s’était battu et qui avait donné à ce match cette dimension si particulière.

Sur le coup pourtant, le sentiment d’injustice est trop fort, il ne comprend pas qu’ils ont gagné, que ça n’a pas d’importance et que ça en aura de moins en moins lorsqu’il ne restera plus que le souvenir d’un match hors du temps.

Dans le vestiaire adverse, ils sont en train de se concerter pour savoir s’ils leur donnent le match mais ça ne changera rien, c’est trop tard.

Il vient d’éprouver en un seul match un condensé de toutes les émotions qu’un sportif peut éprouver

Il vient de comprendre à la fois ce qu’avait ressenti Champion contre Novacek en demi-finales à Rolland et les bleus de 1982 à Séville.

Cette fois, il sait pourquoi il a monté cette équipe. Et c’est sa plus belle victoire."

Nous aussi nous  pouvons réver si on s'en donne les moyens...

ALEA JACTA ES
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